Archive pour mai 2011

Ferme ta gueule fils de pute

Jeudi 12 mai 2011

Depuis 6 mois, je bosse avec des familles en difficulté. Je pense que c’est la première fois que je bosse avec un public aussi varié parce que je vois de tout. Mais vraiment de tout. De la nana posée qui galère juste dans l’insertion professionnelle, du papa qui a de gros soucis de santé, du couple qui se met sur la gueule en longueur de journée, de la polonaise qui parle pas un mot de français, de la malade psychique qui s’en sort pas avec ses mômes, de l’endetté à hauteur de 40 000 euros à 20 ans, de la jeune majeure ancienne taularde qui a rien compris à la vie bref l’éventail est large.

Dans ce taf, je découvre les vrais joies de l’insertion. Ou comment toutes les réformes actuelles (pôle emploi, le rsa, la cmu…) sont de véritables fabriques à précarité, misère et exclusion. Genre, j’ai un peu passé 3 semaine à essayer d’inscrire une nana à pôle emploi. Trois semaines… un coup c’était « oui alors pour une inscription il faut appeler les mardis et jeudis après-midis ». Ha bon ? Le mardi c’était « Notre service est actuellement fermé, merci de rappeler ultérieurement ». Ok… Le jeudi c’était « Ha mais pas du tout, c’est le lundi pour les inscriptions ». VOUS VOUS FOUTEZ DE MA GUEULE ????? Avec bien évidemment la maman qui se déplaçait systématiquement pour ça. Pareil pour le RSA, puisque je suis incapable de dire combien les personnes que j’accompagne vont toucher, puisque la caf est pas capable de me répondre. La sécu j’en parle même pas. Bref, la phrase la plus usitée dans mon milieu est « VOUS VOUS FOUTEZ DE MA GUEULE ??? ». C’est funky…

Et dans ma boite, il y a un cdi qui va s’ouvrir en septembre. Alors aujourd’hui, je bossais dans le collectif. Le lieux où les mamans les plus en difficultés sont hébergées. Et en ce moment c’est… comment dire… chaud patate. Il y a 2 clans distincts : les délinquantes d’un côté, les tonchées de l’autre. Mélange explosif, je pense que d’ici ce we, elles se seront mis sur la courge un truc de dingue. Donc en plein milieu de ma matinée au taquet de chez taquet « Hep vous là bas, arrêtez de la traiter de pute, à ce que je sache elle ne fait pas payer ; vous, arrêtez de pleurer comme une madeleine et venez dans le bureau me dire ce qu’il se passe ; vous, arrêtez de gueuler comme un putois sous les fenêtres ; vous, quoi ? non j’appellerai pas pôle emploi NON ! » j’ai eu mon entretien d’embauche…

Et ben c’était un peu funky hein… Parce que passer de « taquet aux aguets » à « calme et détendue » en 10 secondes (le temps de traverser la cour) c’est pas forcément évident.
Donc l’entretien commence, plutôt bien. Faut dire que je tutoie un peu tout le monde hein, mon directeur ma chef l’administratrice ouais tu vas bien cool. Et j’ai eu droit à la question à laquelle j’ai TOUJOURS droit, à savoir : comment, avec un dea en sciences du langage, on se retrouve éduc ? Comme si c’était une tare. Alors j’ai ma réponse bien rodée (ça fait que 5 ans qu’on me pose la question) et de suite derrière l’autre question qui tue, qui doit faire partie du top ten des questions nazes : comment est ce que je mets à profit mon dea et mon métier d’éduc ? Elle me fait délirer cette question… Alors le lien entre les sciences du langage et l’éducation spécialisée ? Je pense qu’un jour je dirai que je suis abonnée à « linguistique et éducation spécialisée » je sais pas je pige pas la question. Toutefois, comme celle là aussi on me la pose à chaque fois, j’ai là aussi un discours bien rodé sur l’accessibilité au langage, parce que pas ou peu de langage = pas de communication = pas d’altérité = axe de travail éducatif. Simple, efficace. Et j’ai voulu illustrer mon propos. J’ai donc parlé d’un jeune que j’ai accompagné, à qui je parlais un jour d’une ferme qu’on devait probablement aller visiter et que ce jeune m’a regardé avec ses yeux de merlan fris et m’a demandé si c’était la belle ferme ta gueule. Très sérieusement. On est d’accord, accessibilité au langage, nulle. De la même façon, j’ai expliqué que pour certains jeunes, fils de pute, ça veut dire bonjour comment allez vous merci le téléphone s’il vous plait et, accessoirement, fils de pute. Là aussi, accessibilité au langage, zéro. Bref, blablabla adaptabilité blablabla développer l’altérité blablabla.

Toutefois vous ne rêvez pas. J’ai réussi à placer ferme ta gueule et fils de pute à mon entretien d’embauche. A mon directeur, ma chef de service et une administratrice, et je l’ai réalisé genre, 6 heures après. A votre avis, ça passe ou ça casse ?

Monde de merde…