mouton.rebelle
Accueil du site > Articles importants > Pourquoi j’ai mangé mon père

Pourquoi j’ai mangé mon père

vendredi 17 mars 2006, par attila

150 pages. Facile à lire. Drole. Riche. Pertinent. Ce livre aussi concis fut-il, est une véritable encyclopédie de la vie. Je le relis regulièrement car il engage une réflexion permanente, sur la société humaine et sur nos choix. Je trouve ce livre humaniste et à la fois pessimiste. Humaniste parce qu’il met en relief les valeurs qui ont fait de nous des Hommes ; et pessimiste parce qu’ils montrent que malgré notre passage à l’ère de l’homo sapiens, les vieux reflexes conservateurs et parfois sauvages, hérités de nos ancêtres primates, sont toujours ancrés en nous. Un peu comme si nous pouvions encore, dans un réflexe, abandonner notre conscience et retourner à la vie sauvage.

Je reprends ici la préface de Vercors qui en dit plus et mieux que moi :

"Lorsque mon vieil ami Theodore Monod, que tout le monde a vu au petit écran traversant le désert (à quatre-vingt-sept ans), géologue, zoologue, ichtyologiste, entomologiste, anthropologue, paléontologiste, ethonologue, que sais-je encore, membre de l’institut, bref, quand cet homme de science imposant, m’ayant mis ce livre dans les mains et voulant m’en citer des passages, ne put y parvenir tant il s’étranglait de rire, je regardai, inquiet, ce visage qu’il a austère, même ascétique et me demandai si...

Mais non. Il avait toute sa raison. Du reste, il se reprit bientôt pour me dire : « je ris et tu riras, c’est le livre le plus drôle de toutes ces années, mais ce n’en est pas moins l’ouvrage le plus documenté sur l’homme et ses origines. Et si je t’en parle c’est qu’il est fait pour toi, tu devrais le traduire, il prolonge ton livre Les animaux dénaturés, commence où le tien s’achève, et presque sur les mêmes mots. Ce sont tes « Tropis » en actions, ces hommes encore à demi singes parvenus au point critique de l’évolution, sur le seuil de l’humain, et s’efforçant de le franchir. Efforts contés ici avec le plus haut comique, mais pathétiques aussi quand on songe au dénuement de ces êtres nus et fragiles, face à une nature hostile et sous la griffe d’une foule d’animaux prédateurs. Un maître livre. Tu dois le lire. »

Il dit, je fis ce qu’il me demandait, et m’étranglai de rire autant que lui. A l’étonnement de mon épouse qui ne m’avait plus vu rire à ce point depuis les temps lointains de Charlot et de Buster Keaton. Mais c’est vrai qu’après tout c’est le même comique, celui des pauvres gens en prise avec l’adversité et qui la contrebattent comme ils peuvent. Le comique aussi de voir ces ébauches d’hommes, dès leur premiers pas en dehors de l’animalité, se partager déjà entre gauche et droite, entre progressistes et réactionnaires, entre ceux qui refusent de subir plus longtemps la tyrannie de la « marâtre nature », se dressent contre elle et inventent l’outil, le feu ; et ceux qui, réprouvant ces nouveautés qui les effraient, proscrivent cette rébellion et veulent à tout prix revenir au sein de la nature, à la vie tranquille des singes arboricoles. Tous les personnages, ici, tous plus chapelinesques l’un que les autres : Edouard, le père à l’esprit fertile, trop fertile pour la quiétude des siens, féru d’hominisation et qui, a regarder son fils Ernest un peu lent à pousser sa mutation, soupire consterné : « quand je te vois, je doute si nous sommes seulement sortis du miocène... ». L’oncle Vania, le vieux réac’ impétinent, qui déboule régulièrement des arbres pour enjoindre à Edouard, son frère trop inventif, d’y remonter avec la famille avant quelque désastre (sans toutefois refuser, à l’occasion un côte de phacochère délicieusement grillée sur ce feu qu’il condamne). La mère Edwige, qui veille à la cuisine et à l’économie : « si vous ne finissez pas cet éléphant, il va devenir immangable ». Et combien d’autres personnages pithécoïdes et réjouissants.

L’idée de ce livre, au dire du préfacier de l’édition anglaise, serait venu à Roy Lewis -encore en ce temps là pas plus écrivain qu’anthropologue-, lors de sa rencontre en afrique avec Louis Leakey, grand découvreur de crânes d’anthropopithèques. Il lui avait demandé comment traduire certaines gravures rupestres ; et, le savant, faute d’un langage approprié, avait dansé devant lui sa propre interprétation. Ainsi Lewis avait-il préssenti la richesse comique que pouvait receler la vie de ces êtres hybrides, s’efforçant de passer de l’espèce, encore stupide, de l’Homo erectus à celle, encore muette, de l’Homo Faber, puis à celle du Sapiens ou plutot, en cet instant, de Faber-sapiens dont les individus, s’ils savent déjà faire, ne savent pas ce qu’ils font, tel l’industrieux Edouard voulant domestiquer le feu et embrasant toute la forêt -allusion transparente à l’atome et à la bombe d’Iroshima. Semblant ainsi donner raison à l’oncle Vania et à ses avertissements catastrophiques. Est-ce là aussi la pensée de l’auteur ? Approuverait-il Vania d’avoir vainement voulu un retour à la vie arboricole, à son ignorance inoffensive ? Il ne se prononce pas. Mais je gage que c’est là encore une forme d’humour ; et je doute fort que son suffrage avec le mien, n’aille pas à ces hommes fiers d’être des hommes, comme l’infatigable Edouard, que ne rebutent ni les échecs ni les revers ni les conséquences désastreuses ; et qui, dès la plus petite découverte, s’exclame comme un leitmotiv : « les possibilités sont prodigieuses ! » A croire qu’il pressent déjà qu’un jour, ajoutées l’une à l’autre, ces possibilités le mèneront à la lune."

VERCORS

67 Messages de forum

SPIP | squelette | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0