05 mai 2002 Joe le mouton a quitté la bergerie. Depuis il est assez underbooked. Comme tous les jours, il se réveille avec les premiers rayons du soleil, sort de sa grotte et nettoie ses sabots dans la rosée du petit matin. Il marche jusqu’à la rivière et dévisage son reflet dans l’eau. Il broute. Il contemple le monde qui l’entoure. Il se dit que s’il n’était pas un mouton, il se poserait probablement des questions stupides sur le sens de son existence, la durée de cuisson des tagliatelles ou la raison de la baisse du nasdaq. Tout en mastiquant l’herbe fraiche, un éclair de bonheur semble traverser son regard vide...
30 mai 2002 Comme tous les matins, Joe le mouton a la tête dans le cul. C’est dans ces moments là qu’il se félicite de ne pas être un bélier, car les cornes ça pique un peu quand même. Mal réveillé donc, Joe se traine jusqu’à la rivière, histoire de se rafraichir les esprits (et l’haleine, car l’animal laineux a un point comum avec le chien : il peut se lécher la bite). D’abord ébloui par les rayons du soleil, il finit par apercevoir son reflet dans l’eau... STUPEFACTION ! Joe est rose de la tête aux sabots ! Lui qui s’était toujours félicité de sa laine blanchie par les journées passées à brouter en plein air ! Comment allait il faire pour taquiner la brebis avec une telle atteinte à sa virilité ? Joe passa la matinée à maudire le gouvernement pour sa politique laxiste en matière de sécurité, laissant la porte grande ouverte aux taggueurs de moutons et autres criminels en tout genre... L’après-midi, terré dans sa grotte, il établit une théorie un peu tirée par les poils, comme quoi les fabriquants d’aérosol rose étaient de mèche avec le gouvernement. La nuit tombant, il sortit pour noyer son chagrin dans la bière... Et comme souvent c’est là qu’il eut un éclair de génie : il allait mettre à profit son nouvel handicap, et le transformer en un redoutable avantage. Plutôt que d’avoir honte de sa teinte, il allait l’arborer fièrement, comme un pied de nez aux conventions, comme un rejet du mass-marketing. Il mit de suite son projet à exécution, et se retrouva en train d’expliquer à une brebis aux mamelles proéminantes que s’il était de rose coloré, c’était simplement pour manifester son grand désaroi face à la tyranie des marques et des médias. Peut-être que l’alcool joua aussi son rôle, mais il est certain que le discours de Joe trouva écho dans le coeur de la brebis... idile d’une nuit... Au bout de quelques semaines le mouton rose fut célèbre pour son discours révolutionaire et ses nombreuses conquêtes. Au bout d’un mois tous les autres moutons branchés étaient roses. Au bout de 2 mois les hiboux du marketing publiaient un essai sur la définition de la cible jeune mouton rose, qui mettait en évidence leur forte consomation d’aérosol.... rose.
24 juin 2002 Joe sue de l’anus. Il fait chaud. Très chaud. Trop chaud. Une chaleur éttouffante, une moiteur permanente qui donne envie de ne rien faire d’autre que de compter les minutes qui s’égrainent lentement. Une température qui vous empêche de vous endormir, qui vous force à guetter le moindre courant d’air, qui limite l’éfficacité d’une douche froide à 5 minutes 23 secondes environ, qui vous rend moins motivé qu’à 8h un lundi matin. Les humains ont tendance à laisser trainer les problèmes, à laisser moisir des situations désagréables ou à s’apesentir sur leur sort au lieu de chercher à l’améliorer. Les moutons ne fonctionnent pas comme ça ; de leur point de vue, Le Grand Laineux a créé chaque problème avec sa solution, et il suffit de se donner un peu de mal pour la trouver. Bien que mou du bulbe, Joe le mouton arriva vite aux conclusions qui s’imposaient. Il sortit de sa grotte, passa à la piscine municipale (4 euros 30, réglés avec eurocard mastercard) et piqua une tête. Il commanda un ice tea pêche (2 euros, réglés avec eurocard mastercard), à l’ombre d’un parasol. Puis, prenant son courage à deux pattes antérieures, il fonça à Carrefour et acheta un climatiseur (659 euros, réglés avec eurocard mastercard). Passer une journée au frais, dire à ce publicitaire tout le mal que l’on pense de lui, être naïf, rêver à un monde meilleur, croire en l’Amour toujours, rire aux larmes avec ses amis, écrire des éditos dénués de sens pour donner un sens à une existence qui n’en a guère, ça n’a pas de prix. Pour tout le reste, il y a Eurocard Mastercard™.
22 juillet 2002 C’est une belle nuit d’été. Joe le mouton est adossé à sa pierre préférée, celle qui est recouverte de mousse bien douillette. Il contemple les étoiles et se demande pourquoi.
"Pourquoi quoi ? " est la première question qui doit vous venir à l’esprit (sauf si ce dernier est embué, embrumé, endormi, euphorique, élastique, fantastique, c’est le roi des papillons, qui c’est cassé le menton en faisant un tourbillon). Et c’est bien naturel.
En fait il se demande pourquoi il n’a pas profité de cette journée pour faire tout ce qu’il se promet régulièrement de faire, à savoir nettoyer sa grotte, se remettre à la peinture, écrire à son pote Robert le bouquetin qu’il n’a pas revu depuis des années, s’aménager un bout de rivière... Au lieu de faire toutes ces choses qui lui tenaient à coeur, il a dormi jusqu’à une heure indécente, et glandé le reste du temps. Alors pourquoi ?
Un court instant il évoque la possibilité d’une cause extérieure, successivement les dérèglements climatiques (il tombait des glaçons tout à l’heure, on aurait dit un coup marqueting de Bosch), la hausse du prix de la choucroute, les jeunes filles callipyges qui se promènent à la campagne... Bien que la dernière raison soit possiblement recevable, Joe fouille un peu plus loin.
Imaginez que depuis toujours, vous ayez occupé chaque seconde de votre temps libre de manière utile et constructive : il est fort probable que vous n’ayez plus rien à faire depuis bien longtemps. Et ces périodes d’inactivité, de pseudo-ennui, ne seraient donc pas choisies mais imposées. En fait, glander est le seul moyen de ne jamais être obligé de glander. CQFD.
Une étoile filante passa dans le ciel. Comme un clin d’oeil du Grand Laineux, comme pour dire : "même toi tu ne te trompes pas"... Joe quitta le ciel des yeux et se dirigea vers sa grotte d’une démarche nonchalante. Joe est un sacré glandeur.
22 août 2002
Joe le mouton a la haine ce soir. La haine envers le monde entier, la haine envers personne en particulier. Ses deux neurones jouent au ping-pong avec des questions existentielles sans réponse, et lui renvoient un sentiment d’impuissance aussi dérangeant qu’une démangeaison des testicules pour un homme-tronc (supposition).
Enfin notre ami laineux s’endort, et peu à peu entame un rêve "merveilleux". Joe est un mouton géant, bien plus grand encore que tout ce que l’imagination permet d’envisager (toi, ami lecteur, qui a pensé à ta bite, sache que tu es mon ami). Et grâce à sa taille il tient enfin sa vengeance : il ingurgite tout ce qui lui passe sous la patte, et prive successivement la france de vin, l’italie de pizzas, l’allemagne de choucroute, l’angleterre de bacon, la hollande de fromage, l’amérique de big mac, le mexique de tacos, le narrateur de clichés. Son estomac, bien que gigantesque, reste celui d’un végétarien, et crie bientôt son désespoir... Joe est alors pris d’une chiasse phénoménale, et noie l’humanité entière sous un océan de merde. Les rares êtres vivants qui ne périssent pas noyés meurent asphixiés dans les minutes qui suivent le cataclysme. La conscience endormie de Joe, réalisant le désastre, lui souffla cette morale : on est toujours le mieux placé pour se mettre dans la merde ;)
11 septembre 2002
Oui oui, vous avez bien lu, 11 septembre. Une date anniversaire. Il serait facile d’en user et d’en abuser pour faire un édito. Bien sûr je risquerai de dire des choses qui ont déjà été dites, par des gens plus intelligents que moi, qui disposaient de meilleurs arguments et qui savaient mieux les exposer. Mais d’un autre côté peut on affirmer être réellement original dans nos prises de positions ? Même la phrase improbable "un mouton s’est fait dépulper l’anus à grands coups de tarte aux chanterelles par un Ouzebèque caractériel", pas moyen de savoir si c’est la première fois qu’elle est écrite. Probablement que le message fort qu’elle véhicule a déjà été pensé si ce n’est exprimé quelque part. Donc à la rigueur parler d’un sujet que je ne maitrise pas forcément aussi bien que d’autres, sans être sûr d’y apporter des idées nouvelles, pourquoi pas.
Puis ça m’aurait fait plaisir d’évoquer l’espoir apporté par cet événement, la jubilation à peine teintée de culpabilité à voir ce symbole du capitalisme s’effondrer, comme annonçant un changement profond à venir...
Mais ça serait vraiment trop facile, tout le monde ne parle que ça, et puis au final un an après rien n’a changé, ou alors en pire. Et c’est pour ça que je ne ferais pas d’édito en rapport avec les attentats du 11 septembre. Au contraire, en mémoire de tous les innocents qui meurent chaque jour à cause de la bêtise humaine, Joe le mouton proclame une grève de l’édito. Et toc.
29 septembre
On se pèle le jonc au pays des moutons ce soir. C’est pour ça que Joe a allumé un feu à juste devant sa grotte, et que Micheline la fouine et Robert l’ours débonnaire l’ont rejoint. Tous fixent les flammes, comme hyptonisés par leur danse hyptonisante (ce qui semble assez logique).
Comme souvent, Joe laisse son esprit vagabonder... La télépathie, c’est ça la solution. Si tout le monde pouvait connaitre les pensées de tout le monde, tous les maux de la terre seraient résolus. Plus d’injustice, plus de mensonges, plus de secrets... Une conscience globale, une empathie totale entre les êtres vivants. Fini les problèmes de communication, fini les décisions égoïstes, fini les crimes. On aurait plus à ce soucier de ce que pense les gens de nos actes, de nos sentiments, puisque tous sauraient ce qui les motive, et qu’on cnnaitrait instantanément leur avis. Plus besoin de justifier quoique ce soit, notre conscience est LA conscience. Evidement ça suppose la perte d’un peu de notre individualité, mais l’idée d’appartenir à un ensemble, à une entité supérieure, c’est un peu comme donner un sens à l’humanité...
"A quoi tu penses ?" demande alors Micheline, sur un ton coquin. Robert lâche un gros pet. Et oui. C’est pas gagné.
23 octobre
Joe le mouton a allumé une petite bougie dans sa grotte ce soir. Distraitement il joue avec la cire, construisant de petits remparts qui bloquent la lumière. Un courant d’air fait vaciller la flamme, les ombres frissonent sur les murs. C’était une belle minute, se dit notre ami mouton. Le genre de minute paisible, où l’on a l’esprit vidé et où l’on se contente d’être là et d’être bien, où l’on apprécie des petits rien qui ne retiendraient pas notre attention normalement. Un curieux mélange entre ce qui reste de simple et d’innocent de l’enfant que l’on a été, et le peu de recul que nous offre notre vécu. Assaisonné avec un grain de lassitude et un parfum très nature. Comme lorsque l’on reste allongé à regarder les nuages passer, ou que l’on joue avec une goutte d’eau sur la rembarde d’un balcon.
Si seulement on était capable de tricoter une vie à partir de toutes ces petites minutes.... On vivrait un peu dans un mix entre une pub pour les produit laitiers(des sensations pures) et un dépliant Yves Rocher (la nature des femmes). Le soupir désespéré que poussa Joe tua la peite flamme innocente.
Seul dans les ténèbres, à nouveau.
02 décembre
" Dububdudu didu . Carambolage meurtrier hier soir sur la A47, on dénombre pour le moment 7 morts, 3 blessés dont une petite fille de dix ans sont dans un état.." Clic. Il tend la main, coupe le réveil et se lève. Dehors le ciel est gris, maussage. C’est la fin de l’automne, rien de plus déprimant. Il se prépare un bol de céréales bio allégées, puis se pose dans son canapé en cuir de girafe et allume sa télé écran plat 16/9°. Il zappe sur les chaines sportives, il y a souvent du curling entre 5 et 7h du mat, et c’est son sport favori. Pas de bol. Il se rabat sur les redifs de la star ac. C’est bon de voir ces crétins se couvrir de ridicule.
Il est temps de se préparer, il a un rendez-vous important avec un gros client ce matin. Douche, toilette, 3 pièces sur-mesure et hop. Il pose le chèque bien en évidence pour Maria, sa femme de ménage portugaise. Il récupère son Palm, qui était resté connecter à son PC la veille. Faudra qu’il laisse une note à Michel du service des achats, le dernier modèle al’air bien plus sympa. Il prend les clés de sa BMW Z3, contrôle l’alarme et sort.
"tididiiii tididiiii. tididiiii tididiiii. tididii..
Il sort son portable, tout en notant mentallement que sa sonnerie n’est pas terrible.
Oui ?
Oui chef c moi. pour le déjeuner de ce midi, je me disais, je connais un bon restau rue Pimbert, on pourrait faire un méchoui ? "
"AAAAAAAAAAAAAARRRRRRRRGH !"
Joe le mouton est assis dans la paille, en sueur, tremblant. Robert l’ours débonnaire, réveillé par le hurlement, lui jette un regard interrogateur :
qu’est-ce qui t’arrive ?
Joe reprend son souffle...
c rien. un cauchemard. je rêvais que j’étais humain.
essaie de rêver en silence alors, tu m’empêches d’hiberner, ça fout mon bio-rythme en vrac.